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14e réunion annuelle du réseau européen de monitoring du marché du travail régional (RLMM)

18 octobre 2019

Évaluation des besoins en matière d’emploi informel et de compétences: approches et perspectives selon le réseau de monitoring sur le marché du travail régional 

 

Résumé de la réunion annuelle de 2019 du réseau RLMM

 

La 14e réunion annuelle du réseau européen de monitoring du marché du travail régional (RLMM) a eu lieu les 3 et 4 octobre à Moscou. C’est la première fois que la réunion annuelle était organisée en Russie. L’« Institute of Socio-Economics Studies of Population (ISESP) » a accueilli la réunion dans le somptueux bâtiment de l’Académie des Sciences de Russie (RAN), l’un des nombreux édifices remarquables près de la rivière Moskova. L’ISESP fait partie de l’Académie et possède une solide expérience en matière d’emploi informel, ce qui le rendait particulièrement bien adapté pour l'organisation de la réunion annuelle, intitulée « Évaluation des besoins informels en matière d’emploi et de compétences ». Il n'est donc pas étonnant que la conférence ait été un succès. La réunion annuelle a en effet rassemblé plus de 100 participants originaires de nombreux pays différents et a suscité l’intérêt médiatique lors d’une conférence de presse. Les participants venaient principalement du milieu académique, d'instituts de recherche et d'agences publiques, la plupart étant naturellement originaires de Russie, mais également de pays tels que l’Allemagne, l’Égypte, l’Espagne, la France, l’Italie, le Luxembourg, le Maroc, la Pologne, le Royaume-Uni et la Suède. Comme chaque année, une procédure d’appel à publications sur le sujet a été lancée avant la réunion annuelle, débouchant sur l’anthologie de cette année qui porte le même intitulé que la conférence. Alors que plusieurs publications de l’anthologie ont été présentées au cours de la conférence, le programme comportait également des recherches et des études menées par d’autres experts sur le secteur informel et/ou sur le monitoring sur le marché du travail.

 

 

L’emploi informel est une question multidisciplinaire

 

Dès le début, dans le discours de bienvenue, la portée de l’économie informelle a été soulignée. Selon les chiffres de l’OIT, deux milliards de personnes occupent un emploi informel, ce qui correspond à plus de 60 pour cent de la population active dans le monde. Malgré ces chiffres interpellants, il semblerait que l’économie informelle ne cesse de se répandre. Durant la seconde moitié du 20e siècle, le phénomène a été « découvert » en tant que phénomène socio-économique du développement. À l’heure actuelle, il est clair qu’il s’agit d’une « excroissance de la société capitaliste », qui est surreprésentée dans les pays moins développés et qui représente également une part considérable de toute économie.

 

Ces deux journées intenses ont permis à tous les participants à la conférence de comprendre que l’emploi informel est une question fondamentalement multidisciplinaire. Des sujets, tels que les revenus, la pauvreté, la politique fiscale et la base d’imposition, ont été abordés, tout comme, inévitablement, la migration, le genre, la corruption, l’enseignement et la géographie. Avec ce programme, la conférence a présenté les perspectives de nombreuses disciplines académiques, telles que les sciences économiques, la géographie, le droit, les sciences politiques et la sociologie. L’ISESP, qui accueillait la conférence, est une institution interdisciplinaire et pluridisciplinaire, qui regroupe, entre autres, des chercheurs en économie, en sociologie, en démographie, en philosophie et en mathématiques.

 

Plusieurs intervenants, sinon la plupart, se sont concentrés sur la problématique de la définition de l’économie informelle, ou l’ont abordée d’une manière ou d’une autre. La conférence a donné un aperçu intéressant de ce problème méthodologique fondamental et compliqué par essence, exposant fatalement de nombreuses notions utilisées pour saisir le caractère indéfinissable de l’informalité (tels que « atypique », « irrégulier », « gris », « non standard », « non taxé », « illégal », « indépendant » et « criminel »). Lors de la première journée de conférence, les participants se sont rendu compte qu’il n’existait aucune définition générale et communément admise de l’emploi informel. Alors que l’OIT a historiquement joué un rôle primordial dans la lutte contre l’emploi informel, l’OCDE et l’UE, par exemple, ont leur propre définition. Sur le plan national, la plateforme européenne de lutte contre le travail non déclaré, par exemple, peut contribuer à une définition convergente du travail non déclaré. Toutefois, chaque État membre possède sa propre définition. Dans la pratique, les analyses d’enquête présentées à la conférence ont démontré qu’une approche commune consisterait à utiliser un certain nombre de questions pour définir l’emploi informel. Les questions permettent alors généralement de quantifier l’informalité, aux fins spécifiques de la recherche, qu’il s’agisse de travail non déclaré, précaire ou au noir. Les participants à la conférence admettront probablement tous que les chances de trouver une définition véritablement générale et universelle de l’emploi informel sont minces. Le message global est plutôt que, dans la lutte contre l’« informalité », le contexte socio-économique et l’objectif spécifique du chercheur sont essentiels pour obtenir des informations de qualité sur le marché du travail.

 

 

 

L’informalité est répandue et présente de multiples facettes

 

Si les chiffres quantitatifs sur l’économie informelle en soi soulignent son importance, le caractère répandu de ce phénomène a pu également surprendre les intervenants de la conférence. Tandis que le travail précaire est fortement lié au niveau général de développement d’un pays, les flux migratoires semblent favoriser des conditions de travail très médiocres, même dans les économies développées. Dans des pays aussi différents que l'Espagne, la Pologne et la Russie, les intervenants et les participants ont par ailleurs témoigné de l’informalité comme étant bien au-dessus des niveaux inférieurs de l’échelle des revenus. Dans ce cas, l’informalité concerne des professionnels hautement qualifiés comme les enseignants, les dentistes, les artisans qualifiés et les experts en TIC,qui réussissent à ne travailler que « clandestinement » ou de manière étonnamment fréquente. En général, la gradation entre « occasionnel » ou « partiel » et « permanent » ou « exclusivement »semble être pratiquement continue lorsqu’il s’agit d’informalité. Dans de nombreux pays, par exemple, les entreprises formelles agissent en réalité en tant que vecteurs d’emploi informel, une partie de leur main-d’oeuvre n’étant pas déclarée. En Allemagne, en revanche, l’initiative « Qualification » du Land de Hesse vise à « officialiser » la part considérable de services domestiques auxquels les personnes âgées et invalides font appel. Enfin, géographiquement, l’économie informelle peut varier considérablement, y compris au sein d’un même pays. Ainsi, alors que la production informelle de biens et de services en Italie est estimée à 530 milliards d’euros par an (un tiers du PIB national), l’informalité est beaucoup plus répandue dans le Sud. De même, l’économie informelle urbaine à Moscou est totalement différente de l’économie informelle rurale dans les petites villes, qui représentent encore aujourd’hui la majeure partie des villes russes. Pourtant, l’économie informelle urbaine et l’économie informelle rurale continuent d’être étroitement liées par l'otkhodnichestvo, une institution à la fois formelle et informelle qui lie les flux de main-d’oeuvre saisonniers.

 

Malgré les nombreuses facettes de l’emploi informel, il existe un certain nombre de facteurs clés, surtout en ce qui concerne le travail précaire. Les jeunes et les personnes âgées sont représentés de manière disproportionnée dans ce segment défavorable du marché du travail. En effet, si les personnes âgées recourent surtout au travail informel pour des raisons de moyens de subsistance, pour les jeunes, le travail informel pourrait plutôt représenter une formation au niveau du capital humain ainsi qu’un tremplin vers l’économie formelle. Le travail précaire est également étroitement lié aux travailleurs peu qualifiés et à de faibles revenus pour les ménages. De manière plus générale, le type d’emploi informel exercé a tendance à varier considérablement selon le sexe et la zone résidentielle (rurale/urbaine). En ce qui concerne le secteur économique, l’emploi informel urbain est particulièrement répandu dans le secteur de la construction et dans des professions peu qualifiées du secteur des services. Enfin, la migration est un autre facteur clé de l’emploi informel. En Russie, par exemple, selon des estimations, pas moins de cinq millions de migrants clandestins, en provenance principalement des pays de l’ex-Union soviétique, ont rejoint la main-d’oeuvre informelle.

 

 

 

Qu’en sera-t-il de l’emploi informel à l’avenir ?

 

À mesure que le monde du travail évolue, le monde du travail dynamique et non réglementé évolue également. L’augmentation du commerce international, de la numérisation et de la migration au cours de la dernière décennie influence dès lors inévitablement l’emploi informel. Ces sujets ont été abordés à plusieurs reprises au cours de la conférence, mais demeurent, évidemment, des sujets passionnants et stimulants de la surveillance régionale du marché du travail. Les données massives, par exemple, peuvent recueillir et compiler les points de vue sur l’informalité exprimés individuellement sur les médias sociaux. Et quel sera l’impact de la croissance de la« gig economy » sur l’emploi informel ?

 

Victor TANAKA, Arbetsformedlingen, SWEDEN